Billet d'humeur·Mes petites réflexions

Pour que nos hiers ne soient pas leurs demains

Je profite de cette déferlante sur les réseaux sociaux du hashtag Balance Ton Porc et Me Too pour dire que moi aussi.

À moi aussi cela m’est arrivé.

Je profite que ce hashtag soit encore un événement pour parler, écrire et extérioriser ces non-événements que j’ai vécu. Et oui. On le sait que trop bien, au plus l’histoire se répète, au plus elle devient un non-événement. Tout au plus une anecdote croustillante – autant que la baguette un peu trop cuite qui t’écorche le palais – qu’on raconte à ses amies autour de clopes et de verres de vin. Tout au moins, un passage presque banal (obligé) dans la vie d’une fille, dans sa construction d’elle-même.

Alors avant que ce mouvement de libération de la parole ne devienne un non-événement également, je profite que la lumière ne se soit pas encore assombrit pour partager mon événement. Ou plutôt, mes événements. Car, comme une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule, une histoire d’agression sexuelle ou de harcèlement est rarement un cas isolé.

Depuis quelques jours, je ne sais pas si ce qui me surprend le plus ce sont toutes les histoires que l’on peut lire en surfant sur les différents hashtags, ou le nombre d’histoires qu’il y a. Et ce silence qui les enrobait.

Parce que, malheureusement, des histoires d’agressions, de harcèlements, de malaises, de rapports de domination, on est trop nombreuses à en avoir vécu. Des histoires sexuellement inconfortables – au sens qu’il n’y a pas de consentement et que le cadre ne s’y prête pas puisqu’il ne s’agit pas de séduction –  où des hommes te font te sentir comme un simple et vulgaire être sexuellement sexué arrivent bien trop souvent. À bien trop de femmes.

Il ne faut pas être particulièrement jolie, ni correspondre aux critères de beauté prédéfinis par la société pour être victimes. Il ne faut pas être trop sexy, ni vulgaire, ni avoir un trop imposant décolleté ou de jolies fesses galbées.

Et pourtant, on croit toujours qu’on aurait pu l’éviter.

« Après tout, si j’avais mis un pantalon, ça ne serait probablement pas arrivé »

Faux.

J’avais un pantalon, un col roulé ou un sweat trop grand et peu flatteur.

Une autre fois je portais un bas de pyjama, mes cheveux gras de jour de blocus ramenés en un chignon déstructuré, des lunettes sur le nez retenues par une montée d’acné fruit d’une mauvaise hygiène alimentaire, elle-même le fruit d’une session d’examens.

Un jour il n’était même pas question de ce que je portais. J’avais à tout cassé 8 ans et je devais téléphoner à ma grand-mère pour son anniversaire. Sauf qu’en me dictant le numéro mon père s’est trompé d’un chiffre. Un chiffre. Il a suffi d’un chiffre pour que ma grand-mère devienne, à priori, le grand-père de quelqu’un d’autre. Je dis grand-père, encore aujourd’hui, afin de rendre attachant la conversation d’un vieil homme avec une petite fille de 8 ans, encore trop naïve pour se poser des questions. Cet homme, au lieu d’avoir la réaction normale d’une personne normale à qui on téléphone erronément, n’a pas raccroché. Il me demandait comment je m’appelais, quel âge j’avais, qu’est-ce que je faisais et à quelle école j’allais. Mon père, qui écoutait d’une oreille distraite, s’est rendue compte que je racontais des choses que ma grand-mère savait déjà. Il n’a pas fallu plus de temps que de déposer la pièce de puzzle qu’il tenait dans les mains pour prendre le téléphone, confirmé ses craintes en parlant au vieil homme et raccroché. Ensuite, il m’a engueulé.

À l’époque, j’ai trouvé ça violent. Je n’avais pas le recul d’aujourd’hui pour comprendre que mon papa avait eu peur.

J’ai cru que c’était de ma faute.

Un soir, j’avais 16 ans. J’allais en boîte de nuit. Cadre banal à une histoire toute fois tout aussi banale.

J’étais contente, insouciante, souriante, et plein d’autres adjectifs plutôt positifs. Je n’étais pas méfiante.

À la sortie, après une bonne soirée à danser, on s’est dit qu’on prendrait bien un taxi. Nos parents nous avaient donné l’argent pour. Ils savaient que nous sortions, nous ne cherchions pas à faire quelque chose d’illégal à paraître plus vieilles que notre âge. Et puis, même si c’était le cas, ça nous regarde non ?

Mais, voilà qu’un homme, âgé et dégueulasse. Plus de 10 ans après, c’est tout ce qui me vient en pensant à cet homme, dans sa voiture, faisant la sortie des boîtes de nuit. Donc, cet homme, âgé et dégueulasse nous propose de monter dans sa voiture avec lui. Pas de nous raccompagner, ni de nous déposer quelque part. Non, il nous propose de monter avec lui et d’aller chez lui.

Évidemment, on lui dit non, gentiment et poliment. Parce qu’en plus de nous apprendre à ne pas monter dans la voiture d’inconnus on nous apprend à refuser la proposition poliment. Les bonnes manières en toutes circonstances.

Sauf que, les bonnes manières, ça n’a servi à rien. Il nous a suivi. Malgré qu’on change de trottoir, qu’on décide de marcher afin de ne pas rester plantée comme trois idiotes à attendre notre taxi. Lui mentir sur notre âge n’arrange rien. Il aime les filles de 14 ans. Il nous aime. Et, il croit que ça nous fait plaisir. Apeurées, on continue. On n’a pas beaucoup d’expériences de la rue, la nuit et des sorties de boîtes de nuit. Et par pas beaucoup, je veux dire aucune. Sauf ce que nos sœurs nous ont racontées. Nous ont-elles vraiment tout raconté, d’ailleurs ? Y’a-t-il quelque chose à raconter ? Est-ce le rôle des filles de se transmettre, de génération en génération, les dangers de la nuit ? Est-ce notre responsabilité ?

Heureusement, l’histoire s’est terminée au moment où on est montée dans un taxi et que ce dernier ait accepté d’entamer une course poursuite dans les rues de Bruxelles afin que ce prédateur ne puisse pas savoir où on habite.

Un autre jour, j’avais 15, 20 ou 25 ans. J’étais tranquillement dans un transport en commun avec, probablement de la musique dans les oreilles. C’est mon habitude. Quand j’ai senti une présence insistante dans mon dos. Je m’éloigne autant que je le peux, que l’espace et le monde me le permet. Mais, rien y fait. Quelques secondes plus tard, cette présence. Encore. Et toujours là. Je n’ose pas me retourner pour lui faire face. Je tente de m’éloigner. J’arrive à court d’option, de place quand je sens à nouveau sa présence. Cette fois plus insistante au niveau de mes fesses. Je n’en peux plus, j’ai envie de pleurer. Peut-être que je pleure, au fond. Mais, les larmes ne couleront pas. Ou plus tard. J’ai envie de hurler aussi. Sauf que je me retiens. Je suis sortie du bus, du tram ou du métro. J’avais perdu.

Un jour. Un soir. Il y a plus de 15 ans. Ou hier. J’ai été en insécurité.

J’ai eu honte, j’ai questionné ma garde-robe, le maquillage que je portais, je me suis dit que j’avais dû faire quelque chose de mal, ou que ce genre de chose arrive. Parce que c’est comme ça. Je n’ai pas parlé, ou en grossissant le trait. J’ai tenté d’en rire. Je me suis dit que ça me ferait une histoire à raconter. Que moi aussi je voulais une histoire à raconter.

Sauf qu’un jour, j’ai réalisé que je n’y étais pour rien. Ce qu’il m’est arrivé est arrivé à d’autres. À trop d’autres personnes, de femmes pour que ce soit de ma faute. Rien ne justifie ces comportements. Les victimes ne font pas les prédateurs.

En tant que jeune femme, j’ai grandi en apprenant à être vigilante. Sans me méfier des hommes, on m’a appris à faire attention. À ne pas provoquer. C’est presque comme si on nous apprenait à s’effacer. À ne surtout pas réagir. Au risque que ça dégénère.

Sauf que, si toute femme en devenir est potentiellement une victime c’est parce que tout homme est potentiellement un bourreau qui s’ignore. Car c’est la société qui les crée. Comme elle fait de nous des victimes silencieuses de ce rapport de force qui s’opère.

Libérez la parole via les #BalanceTonPorc et les #MeToo c’est éveiller les consciences et ensemble s’éduquer. Pour que nos hiers ne soient pas leurs demains.

 

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